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Assister aux drames en France depuis l'étranger

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Magdalena Zilveti Chaland, life-coach et psychologue du réseau Eutelmed, installée aux USA, nous explique comment gérer les drames survenant dans son pays d’origine quant on vit à l’étranger.

Quand des tragédies surgissent en France, nous, Français de l’étranger, nous sommes aussi frappés de plein fouet dans notre nomadisme. Soudain un peu moins apatride, nous sommes touchés dans notre filiation et dans notre identité la plus intime. Nous nous percevons alors si loin et si près de notre terre d’origine en souffrance, avec pourtant un accès en temps réel aux événements ayant lieu à l’endroit même où nous avons vécu, marché, célébré. La distance géographique et le décalage horaires n’ont mentalement plus de prise et pourtant ils nous sont plus que jamais difficiles à accepter. Vivre loin de la France tout en y étant plus que jamais émotionnellement présent, c’est le grand paradoxe que vivent les Français de l’Etranger quand un drame surgit dans notre « chez nous » affectif.

Au-delà de la proximité, c’est surtout le sentiment d’appartenance qui est en jeu. A l’instar des « je suis Charlie » apparaissent des « je suis Paris » qui éveillent l’étrange réalité que nous sommes réellement parisiens, français ou européens. Ce qui rend le drame ayant lieu en France plus difficilement acceptable c’est l’identification qui peut alors se faire. Cela aurait pu nous toucher, cela aurait pu arriver à nos proches. En se représentant les lieus, nous pouvons plus clairement imaginer l’horreur qui s’y est vraiment déroulée. En prenant connaissance de l’identité des victimes, nous nous mettons à leur place. Il s’agit alors presque de nous, d’une part de ce que nous sommes. On connaît et on se reconnaît. « Sans une perception singularisée des victimes au travers des médias, notre sidération et notre compassion sont moindres » explique Gérôme Truc, auteur de « Sidération, une sociologie des attentats ». Il ne s’agit plus d’un ailleurs flou touchant une masse impersonnelle d’individus qui, par un mécanisme de défense psychologique, nous permet une distance émotionnelle afin de nous protéger de l’impact de l’intolérable. Ici, nos stratégies de maintien d’un équilibre psychique par le déni n’ont plus de prises. Nous nous retrouvons emportés par une vague d’émotions qui éveille à la fois angoisse et culpabilité. L’angoisse traduit la peur archaïque de la mort. La culpabilité provient de notre impuissance face à l’inexorable, surtout depuis notre distance liée à l’exil. Ces émotions, angoisse et culpabilité, sont d’ailleurs au cœur de nos tourments d’expatriés. L’angoisse dans le défi de réussir sa vie réinventée, la culpabilité dans le fait de partir et de laisser ses proches.

C’est face aux fondamentaux de l’existence décrits par Irvin Yalom, que nous nous situons, dans la confrontation à nos « enjeux ultimes » que sont la mort, la liberté, la solitude et l’absence de sens. C’est dans « l’inéluctabilité de la mort que réside le désir de continuer à être ». C’est dans le pouvoir de liberté que l’individu est « totalement responsable de son monde, de son projet de vie, de ses choix et de ses actions ». C’est dans la solitude où « chacun de nous arrive seul en ce monde et doit le quitter tout aussi seul » que naît le conflit entre un isolement absolu et un désir d’appartenance, de protection, de liens amicaux et amoureux. C’est dans l’absence de sens que l’individu se doit d’en créer un pour sa vie à travers un processus créatif. (Irvin Yalom « thérapie existentielle », Galaade Editions). En tant qu’expatriés, nous avons particulièrement sollicité notre rapport à la liberté, à la solitude, au sens de la vie… et nous voilà face à la réalité de la mort. Notre crainte de perdre ceux que nous aimons et ce qui nous fait aimer la vie est plus que jamais d’actualité. Comme l’exprime Santayana « Le fond sombre de la mort fait ressortir les tendres couleurs de la vie dans toute leur pureté. »

Freud a mis en évidence le fait que tout être humain possède en soi deux principes existentiels en conflit, la pulsion de vie et la pulsion de mort. La pulsion de vie nous pousse à aller de l’avant, à faire, à exister, à entreprendre, à créer et à faire face aux changements. Elle nous permet d’investir le monde avec suffisamment de confiance pour prendre des risques et partir nous installer et nous réinventer dans un ailleurs. Mais nous avons aussi en nous la pulsion de mort qui parle de nos peurs, de nos doutes, de nos pertes et de nos manques. Non seulement le drame du 13 novembre ranime l’angoisse de la mort réelle et non fantasmée, mais elle ravive la douleur face à l’absence de nos proches, de nos terres, la faute d’être partis et d’avoir tout abandonné pour suivre notre pulsion de vie… Nous sentons-nous alors le droit de poursuivre nos activités, nos réalisations et notre plaisir quand le chaos existe là où nous aurions pu (du ?) être ? De plus, le kamikaze qui se tue emporte avec lui les victimes dans des convictions non partagées. Il impose ses idéaux contraires à nos valeurs et même à notre entendement. Il représente ce mépris de la vie dans son principe même de plaisir, de festivités et de jouissance en prônant la mort comme une absolution.

Les valeurs de la France viennent à notre secours comme des repères qui nous guident et nous redonnent de l’espoir. Liberté, de poursuivre l’exercice de nos actions et notre cheminement où que nous soyons. Egalité, dans notre caractère humain multiculturel. Fraternité dans nos regroupements, dans nos agissements réels ou virtuels mettant la solidarité en exergue. Même loin, au-delà des frontières, nous faisons corps et nous sommes alors unis dans la tourmente. Au-delà d’être français de l’étranger nous sommes avant tout français. Au-delà d’être français nous sommes avant tout humain. Et en tant qu’humain, c’est dans la célébration de la vie que nous existons et nous nous rebellons.

Plus d’informations sur le vécu psychologique de l’expatriation : « Réussir sa vie d’expat. S’épanouir à l’étranger en développant son intelligence nomade » Magdalena Zilveti Chaland, éditions Eyrolles, 2015.

Le contenu de ces fiches est donné à titre informatif et ne comporte aucun engagement en matière de soins.